Il pleuvait ce dimanche d’hiver. Jeux et compagnie du salon était embuée, et sur la table de bois usée, les pions de Monopoly se bousculaient aux côtés des tuiles de Scrabble éparpillées. Mon grand-père, qui prétendait toujours ignorer les règles pour en inventer de nouvelles, venait de dérober une maison rouge à ma cousine, qui protestait à grands cris. Ma mère riait en essayant de rétablir l’ordre, tandis que mon petit frère cachait les dés dans sa poche pour éviter de perdre. Ce soir-là, nous n’avions rien de spécial à faire : nous jouions. Plus tard, quand je repenserai à mon enfance, ce ne seront pas les cadeaux de Noël ou les voyages qui reviendront en premier dans ma mémoire, mais ces moments de désordre joyeux, où le temps semblait ralentir, où nous étions tous ensemble, unis par un jeu.
On a souvent tendance à considérer Jeux et compagnie comme un passe-temps futile, une distraction sans profondeur, réservée aux enfants ou aux personnes qui n’ont rien de mieux à faire. Or, depuis la nuit des temps, les jeux ont été bien plus que cela : ils sont un langage universel, un outil de rencontre, un tremplin pour construire et entretenir la compagnie. Entre les billes roulant sur le bitume de la rue, les parties de belote qui durent toute la soirée entre amis et les guildes de joueurs qui se rencontrent à travers le monde dans des jeux vidéo, le lien entre jeux et compagnie est ancien et indéfectible. Il mérite d’être exploré, pour comprendre comment ces moments de plaisir innocent sont en réalité au cœur de notre vie sociale.
Les jeux de l’enfance : la première école de la compagnie

Pour un enfant, jouer avec autrui n’est pas seulement un plaisir : c’est une école de vie. Avant l’ère des écrans, les rues des quartiers étaient le terrain de jeu par excellence. On se retrouvait au crépuscule, sans rendez-vous prévu, pour jouer à la marelle, aux billes, au jeu du loup ou au cache-cache. Ces Jeux et compagnie besoin d’aucun équipement coûteux, seulement de corps et de volonté de s’entendre. Et c’est précisément dans cette organisation spontanée que se construit le premier lien social.
Un enfant qui joue au cache-cache apprend à respecter un accord : on ne triche pas, on ne révèle pas l’emplacement des autres. Un enfant qui dispute la possession d’une bille apprend à négocier, à accepter la défaite, à partager. Quand un petit garçon oublie les règles du jeu de quilles, ce sont les plus anciens qui l’enseignent, sans condescendance. Dans ces moments, les enfants ne sont pas sous la supervision des adultes : ils inventent leurs propres codes, résolvent leurs propres conflits, apprennent à être à la fois solidaire et compétitif. C’est là que se forge l’empathie, cette capacité à comprendre l’autre et à vivre avec lui.
Aujourd’hui, beaucoup regrettent que les enfants passent moins de temps à jouer dehors et plus de temps sur leurs écrans. Mais cette critique est souvent trop Manichéenne. Même dans l’univers digital, les Jeux et compagnie sont un vecteur de compagnie. Un enfant qui construit une maison dans Minecraft avec son meilleur ami qui a déménagé à l’autre bout du pays, qui organise une course dans Roblox avec des camarades de classe, ne perd pas l’habitude de collaborer et de s’entendre. Bien au contraire : ces outils lui permettent de conserver des liens qui se seraient perdus sinon. Certains enfants, timides ou en difficulté dans la vie réelle, trouvent dans les jeux en ligne un espace sûr pour se faire des amis, sans la pression des interactions face à face.
Les jeux de société : pont entre générations et refuge contre l’isolement

Quand on devient adulte, on perd souvent le goût du jeu. La vie professionnelle, les responsabilités familiales et les soucis du quotidien nous font oublier que le plaisir innocent de jouer peut être un formidable moyen de rester connecté aux autres. C’est précisément pour cela que Jeux et compagnie de société ont connu un renouveau spectaculaire ces dernières années. Après avoir été relégués dans un placard pendant des décennies, ils sont redevenus un incontournable des soirées entre amis et des retrouvailles de famille.
Contrairement à un dîner où l’on risque de tomber dans les sujets banals du travail ou de l’argent, un jeu de société crée une atmosphère décontractée où tout le monde peut se détendre. Une partie de Catan ou de Ticket to Ride oblige à collaborer, à négocier, à rire de ses propres erreurs. Mais ce qui fait la force Jeux et compagnie de société, c’est leur capacité à réunir les générations. Combien d’entre nous ont appris à jouer à la belote ou au tarot avec leurs grands-parents ? Ces moments de jeu sont bien plus qu’un passe-temps : ce sont des moments d’échange. Mon grand-mère ne parlait jamais beaucoup de sa jeunesse, pas de la guerre, pas des difficultés de sa vie. Mais quand nous jouions à la belote tous les dimanches après-midi, elle me racontait comment elle jouait avec ses frères et sœurs dans la grange de son père, pour oublier la faim et la peur. Le jeu était un prétexte pour partager son histoire, sans jamais avoir l’impression de faire un discours.
La crise sanitaire de 2020 a encore renforcé ce lien entre Jeux et compagnie. Pendant les confinements, des millions de personnes ont retrouvé les plaisirs du jeu en famille, ou ont recours à des plateformes comme Tabletop Simulator pour jouer avec des amis à distance. Beaucoup ont réalisé que ces moments de jeu étaient un antidote puissant à l’isolement. Un ami m’a raconté que pendant le premier confinement, il jouait au Scrabble tous les soirs avec sa sœur, qui vivait à Lyon, tandis que lui était à Paris. Ce rendez-vous quotidien était le point d’ancrage de sa semaine, ce qui lui permettait de ne pas sombrer dans la solitude.
On peut aussi penser aux Jeux et compagnie plein air qui réunissent les habitants d’un quartier : le jeu de boules dans les places de village, le beach volley sur les plages d’été, le tournoi de pétanque qui oppose les voisins. Ce ne sont pas seulement des compétitions, ce sont des occasions de se rencontrer, de échanger un mot, de créer des liens qui dépassent le simple fait de jouer. Dans beaucoup de villages de province, le cercle de pétanque est le lieu où les hommes et les femmes âgés se retrouvent tous les jours, pour se soutenir mutuellement dans les difficultés, pour partager des nouvelles, pour ne pas se sentir seuls.
Les jeux vidéo : une compagnie réinventée
On entend souvent dire que les Jeux et compagnie vidéo isolent, que ils poussent les gens à se retrancher dans leur propre univers, coupés du monde réel. C’est une idée reçue qui résiste, mais qui est de moins en moins vraie. Aujourd’hui, 60 % des joueurs français jouent avec des amis ou de la famille, selon une étude de l’INSEE publiée en 2023. Les jeux vidéo ne sont plus un passe-temps individuel : ils sont un outil de rencontre et de lien.
Dans les Jeux et compagnie ligne massivement multijoueurs (MMORPG) comme Final Fantasy XIV ou World of Warcraft, des milliers de personnes se regroupent dans des guildes pour accomplir des missions complexes, aider les nouveaux venus, ou simplement discuter. Ces guildes deviennent souvent de véritables communautés : les joueurs se soutiennent mutuellement dans la vie réelle, ils s’invitent à des mariages, ils se rendent aux obsèques d’un membre qu’ils n’ont peut-être jamais rencontré en vrai. Pour beaucoup de personnes, notamment les personnes en situation de handicap, les personnes anxieuses ou les jeunes qui vivent dans des zones rurales déshéritées, ces jeux sont la seule façon de se faire des amis et de sentir partie d’un groupe.
Mais les jeux vidéo ne sont pas seulement une compagnie à distance. Des jeux comme Mario Kart, Just Dance ou Party Animals sont explicitement conçus pour être joués en même pièce, avec des amis ou la famille. Ils créent le même désordre joyeux que les jeux de société, les mêmes rires, les mêmes disputes futiles sur les règles. J’ai eu l’occasion d’assister à une soirée entre adolescents où l’on a joué à Just Dance pendant trois heures : les plus timides ont fini par se lancer, les plus turbulents ont appris à respecter les autres, et tout le monde a quitté la soirée avec le sourire. C’est le miracle du jeu : il fait disparaître les barrières.
Les jeux comme soutien dans les moments difficiles
Ce qui est le plus remarquable dans le lien entre Jeux et compagnie, c’est que les jeux ne sont pas seulement présents dans les moments de bonheur : ils sont aussi un refuge dans les moments de peine. Dans les hôpitaux pédiatriques, des associations proposent des jeux de société et des consoles aux enfants malades. Ces jeux permettent à ces enfants d’oublier pendant un instant leur souffrance, de se reconnecter à leur enfance, et de rencontrer d’autres enfants qui vivent la même épreuve. Ce ne sont pas des distractions innocentes : ce sont des outils de réconfort, qui aident à vaincre l’isolement et la peur.
Dans les camps de réfugiés, des organisations comme Jeux sans frontières distribuent des Jeux et compagnie jouets aux enfants qui ont fui la guerre. Pour ces enfants, qui ont perdu leur maison, leur famille et leur quotidien, jouer est un moyen de retrouver un peu de normalité. C’est aussi un moyen de se faire des amis, de reconstruire un sens de la communauté, de ne pas sentir seul dans son calvaire.
Chez les adultes aussi, les Jeux et compagnie sont un soutien précieux. Une amie à moi a perdu son mari il y a cinq ans. Pendant les premiers mois, elle ne voulait plus rien faire, ne voulait plus voir personne. C’est notre groupe d’amis qui a décidé de venir chez elle tous les mercredis soir pour jouer à Pandémie, un jeu de société où il faut collaborer pour sauver le monde de différentes épidémies. Au début, elle ne parlait pas, elle ne riait pas. Mais au fil des semaines, elle a commencé à participer, à proposer des stratégies, à rire de nos erreurs. Plus tard, elle m’a dit que ces soirées de jeu étaient la seule chose qui lui donnait envie de se lever le mercredi matin. « Vous ne me parliez pas de mon chagrin, me dit-elle, vous me parliez de notre jeu. Vous m’avez fait sentir que j’étais toujours moi, pas une veuve à qui il faut faire de la pitié. »
Conclusion : jouer, c’est aimer être ensemble
Les Jeux et compagnie un langage universel. On peut se retrouver dans un village au bout du monde, ne pas parler la langue des habitants, et partager une partie d’échecs ou de damiers. On peut être jeune ou vieux, riche ou pauvre, d’une culture ou d’une autre : le jeu nous réunit. Il nous rappelle que nous sommes tous des enfants qui ont aimé jouer, que nous avons tous besoin de rire, de partager, de sentir que nous ne sommes pas seuls.
Nous vivons dans un monde paradoxal : nous sommes plus connectés que jamais grâce aux réseaux sociaux et à internet, mais nous sommes aussi plus isolés que jamais. Nous avons des centaines d’amis sur Instagram, mais nous n’avons pas toujours quelqu’un avec qui nous pouvons passer une soirée à jouer à un jeu de société. Nous échangeons des messages toute la journée, mais nous avons perdu l’habitude de nous retrouver face à face, de rire ensemble, de partager un moment simple et innocent.
C’est précisément là que les jeux ont un rôle essentiel à jouer. Une invitation à jouer à un jeu n’est pas une proposition banale : c’est une proposition de compagnie, de partage, de lien. C’est dire à quelqu’un : « Je veux passer du temps avec vous, sans autre but que de nous amuser ensemble. »
Mon grand-père n’est plus là depuis longtemps. Mais chaque fois que je joue à Monopoly avec mes neveux et mes nièces, j’invente des règles absurdes, comme il le faisait. Je leur raconte comment il volait les maisons rouges, comment il mentait sur les règles pour faire rire tout le monde. Et dans ces moments, je sens qu’il est encore avec nous, que le lien qui nous unit ne s’est pas rompu. C’est le pouvoir du jeu : il conserve les souvenirs, il renforce les liens, il fait durer la compagnie.
Les jeux ne sont pas un luxe. Ce sont un besoin humain, tout comme manger, dormir ou aimer. Ils nous rappellent que la vie la plus riche n’est pas celle où on accumule des biens ou des succès, mais celle où on accumule des moments de plaisir partagé, des rires, des disputes futiles et des liens qui durent toute une vie. La prochaine fois que vous aurez l’occasion de proposer à quelqu’un de jouer à un jeu, ne hésitez pas. Vous ne ferez pas juste passer le temps : vous construirez une relation.