L’anneau sombre sous les sapins
Il m’a fallu des années pour comprendre que « le petit Canada du Haut-Bugey » n’était pas seulement un slogan d’office de tourisme. La première fois qu’on m’en a parlé, c’était sur le marché de Nantua, un dimanche pluvieux : une vieille dame vendait des myrtilles et, entre deux pesées, lâchait que là-haut, « vous avez le Canada sans prendre l’avion ». J’ai souri, rangé l’image parmi ces exagérations locales qui font sourire les gens de passage. Ce n’est que plus tard, après avoir quitté la vallée de l’Oyonnax par la D55, que j’ai saisi ce que le surnom voulait dire : non pas l’immensité, mais un ton, une lumière, une façon de se tenir au bord de l’eau et de se sentir soudain à la marge de soi.
La route grimpe vite. On sort de la Plastic Valley, de ses usines aux toits plats, du ronronnement de l’autoroute A404, et la forêt vous avale sans cérémonie. Sapins noirs, épicéas serrés comme des spectateurs, une brume qui traîne même en juillet. Puis, à 830 mètres d’altitude, la clairière s’ouvre. Le lac Genin ne crie pas ; il apparaît. Un ovale irrégulier d’à peine huit hectares, cerné d’un ourlet de tourbière, d’un sentier de terre battue qui en fait le tour en vingt minutes quand on ne s’arrête pas – mais il est impossible de ne pas s’arrêter. L’eau est sombre, presque noire par temps couvert, parce qu’elle garde dans sa mémoire les tanins des conifères et l’acidité des mousses. Au nord, deux communes se le partagent, Charix et Échallon, mais le partage est administratif : le lac appartient d’abord à la pente et au ciel.
Une cuvette glaciaire, une peau de sphaignes

Géologiquement, il n’a rien d’exceptionnel. C’est un lac de surcreusement glaciaire, creusé par le retrait du glacier du Jura il y a une quinzaine de millénaires, puis colmaté par une moraine assez étanche pour retenir les pluies et la fonte. Ce qui le rend singulier, c’est sa modestie : profondeur maximale autour d’une quinzaine de mètres, bassin presque fermé, sans torrent bruyant qui l’alimente. Il vit de la nappe, des suintements, de la neige qui reste longtemps sur le plateau. Cette réserve d’eau noire a permis à une tourbière bombée de grimper sur ses berges sud, tapis de sphaignes, linaigrettes duveteuses au printemps, droseras carnivores qui attrapent, l’appareil discret des insectes. On comprend vite pourquoi les sapins se pressent jusqu’à le frôler : le miroir inverse les troncs, double leur verticalité, et l’on croit, même en plein Ain, entendre un écho des Laurentides.
L’hiver qui parle sous les lames
L’hiver rend le surnom crédible. Quand le froid s’installe durablement – moins souvent qu’autrefois, disent les anciens –, la surface se coagule en une glace laiteuse, puis vitreuse, épaisse de vingt, parfois quarante centimètres. Jusque dans les années 1980, le lac Genin devenait la plus grande patinoire naturelle de France. Des familles montaient d’Oyonnax avec des paniers d’épluchures pour des traîneaux, des collègues d’usine organisaient des matchs de hockey improvisés, le Chalet du Lac servait le vin chaud dans des bols épais. Des photos jaunies montrent des écharpes et des lampes à acétylène, les lames qui crissaient sous un silence que seule la forêt osa rompre. J’y suis allé un janvier où le thermomètre était descendu assez bas. J’ai posé les patins tard, vers quatre heures, quand la lumière plongeait derrière les crêtes. Il y a un moment, juste avant le crépuscule, où la glace parle. Elle craque, très bas, comme un parquet qui se tasse sous un pas invisible ; on sent la vibration remonter par les chevilles. Ce n’était pas la peur, plutôt l’intuition d’une épaisseur vivante, d’un plancher qui respire. Les enfants criaient plus loin, leurs bouches fumantes, mais le lac semblait écouter sous leurs jeux. Depuis quelques hivers la patinoire reste fermée, les banderoles de la mairie sont moins optimistes : réchauffement, alternance gel-dégel, risques d’effondrement. On assiste alors à l’autre saison du lac, celle où les promeneurs restent au bord et regardent la glace incomplète comme on regarde une vieille photo de mariage.
Le cercle des hommes et des saisons

L’été le rend à la lenteur. Le sentier qui l’entoure (un kilomètre à peine) devient une piste d’observation. La rive est interdite à la baignade – l’acidité, la vase, mais surtout le respect d’un site fragile classé Natura 2000. On y va pour marcher, plus rarement pour pêcher : quelques brochets, des perches, mais on raconte que les truites y sont discrètes, habituées au clair-obscur. Le parfum change : résine chauffée, eau stagnante tiédie, la menthe aquatique qui pousse en touffes drues près du déversoir. Les libellules empilent les reflets : sympétrums rouges, agrions délicats à l’abdomen bleu. Il y a des martins-pêcheurs, si on a la patience de s’asseoir immobile près du petit ponton du chalet ; le bleu passe comme une ligne de pluie. La cuvette forestière garde une fraîcheur même en canicule : l’air est de deux ou trois degrés plus bas qu’au village, comme si le creux retenait l’aube. J’ai vu des cyclistes venus du plateau d’Hauteville s’y arrêter, les jambes encore endolories, puis quitter leurs chaussures pour marcher pieds nus sur les planches humides. On ne fait pas le tour du lac Genin pour accomplir quelque chose ; on le fait pour éprouver le temps que met un cercle.
Le Chalet, les myrtilles et les légendes courtes

Les gens du lac viennent de ce cercle. Le Chalet du Lac, avec ses volets bruns et sa terrasse devant l’eau, a été relais de chasse, refuge de mécène lyonnais dans les années trente, auberge simple où l’on sert encore une tarte aux myrtilles que les serveurs appellent « blettes », terme de montagne. Le patron actuel, fils d’un tourneur sur plastique, raconte que les ours ne sont jamais venus, mais que la légende d’une bête sans fond persiste. Comme dans beaucoup de lacs sombres, il y a eu la rumeur d’un cheval du diable, d’une cloche engloutie, d’un village noyé. Ce qu’on enregistre ici n’a pas la grandiloquence du Léman ; c’est la parole courte des ouvriers qui, après trois-huit, montaient se « mettre au frais ». Le lac a longtemps servi d’exutoire à la vie industrielle du Haut-Bugey : on venait y couper (illégalement) un sapin pour Noël, y organiser des pique-niques en mousseline blanche, y retrouver des amoureux à l’abri des hangars. Il est contemporain d’une modernité qui l’utilisait comme respiration, mais il n’a jamais été décor : il fixait le seuil.
Sentinelle fragile, calendrier déréglé
Reste la fragilité. Les naturalistes du Conservatoire des espaces naturels cartographient les buttes de sphaignes qui, si elles s’assèchent, deviennent ce que la tourbière redoute le plus : un puits de carbone qui se reverse. La pression est douce mais réelle : randonneurs hors sentier, kayaks glissés en été malgré l’interdiction, chiens qui pataugent. Le changement du climat raccourcit les hivers, allonge les blooms d’algues minuscules. Le lac n’est plus, chaque année, garanti de geler. Il devient ce que beaucoup de petits miroirs de moyenne montagne deviennent : des capteurs. On vient constater, sur ses bords, que le temps se dérègle. Les pêcheurs constatent la montée de la perche-soleil, plus méridionale ; les botanistes notent que la linaigrette fleurit dix jours plus tôt. Et pourtant, quand on s’assoit face à lui le soir, quand la brume se dépose comme une nappe ouatée et que les sapins ne sont plus que des pyramides de charbon, il continue ce travail vieux de milliers d’années : il reflète. Il renvoie le ciel tel qu’il est, sans hâte, et invite celui qui regarde à se taire un résumé instantané.
C’est peut-être là le sens du surnom. Le Canada appartient aux immensités ; Lac Genin enseigne l’inverse, la profondeur d’échelle. On ne traverse pas un continent, on tourne autour d’un miroir ; et, à force de marcher en cercle, on comprend que la nature n’a pas besoin d’être vaste pour être complète. Les enfants du village, quand ils apprennent à patiner les années froides, apprennent ce que mes grands-parents appelaient « le pas léger », le fait de poser son poids et d’écouter si ça tient. Aujourd’hui ce pas léger devient métaphore : il faut peser nos présences, nos routes, nos envies de selfie sur le ponton. Le lac ne nous demande pas d’être absents, il demande d’être mesurés. Sa patience, minérale et végétale, tolère beaucoup, mais pas l’étourderie.
Je suis revenu récemment, un matin de mars où la glace tardive se fracturait en plaques grises. Personne ne patinait ; on restait sur la berge, regardant les fissures dessiner des veines blanches. Au milieu, un trou d’eau libre gardait la nuit. Un couple déposait sur un banc un thermos, leurs garçons faisaient des ricochets avec des cailloux qui, au lieu de rebondir, s’évanouissaient dans la boue. L’odeur du sapin mouillé montait, lourde, comme si la forêt transpirait. Rien n’était spectaculaire ; mais dans la banalité d’une heure, il y avait ce moment où le vent a cessé et le lac, sans rides, a pris la couleur du ciel, puis celle des troncs, puis la mienne, minuscule, au bord. J’ai compris que le lac Genin n’a jamais été « le petit Canada » pour faire rêver d’ailleurs. Il l’a été pour rappeler qu’ailleurs commence dès qu’on accepte de faire le tour d’ici, à pied, dans le froid ou la chaleur, en écoutant sous la couche quelque chose qui craque et qui tient encore.