Il y a des carrières de footballeur qui ne se résument jamais à une colonne de statistiques ou à un palmarès. Celle de Sasha Gourcuff en est la parfaite illustration. Si son prénom civil est bien Yoann, tout le milieu du sport, ses proches et la plupart des médias l’appellent Sasha, un prénom d’origine russe hérité de sa grand-mère paternelle. Pendant près de vingt ans, il a porté sur ses épaules deux poids que très peu de professionnels du sport ont eu à porter à la fois : le nom d’un père figure emblématique du football français, et l’étiquette la plus lourde qui puisse être donnée à un jeune talent : « le nouveau Zinédine Zidane ».
Si son parcours sur les terrains n’a jamais atteint les sommets vertigineux que les médias, les supporters et même les encadrements attendaient de lui, il est aujourd’hui l’une des personnalités les plus respectées et les plus inspirantes du milieu sportif français. Loin des clichés du footballeur médiatique ou du talent « gâché », Sasha Gourcuff a construit, pas à pas, une seconde carrière à son image : discrète, utile, et loin de toutes les attentes que les autres avaient dessinées pour lui.
Une enfance baignée dans le football, mais sans passe droit
Sasha Gourcuff naît le 11 juillet 1986 à Ploemeur, dans le Morbihan, à quelques kilomètres de Lorient. À sa naissance, son père Christian Gourcuff achève son premier mandat d’entraîneur au FC Lorient, après une carrière de milieu de terrain qui l’a mené dans toute l’Europe. Très vite, le jeune Sasha suit les pérégrinations professionnelles de son père : la famille s’installe à Rennes, puis au Mans, avant de revenir en Bretagne plusieurs années plus tard.
Dès son plus jeune âge, il baigne dans le football. Mais Christian Gourcuff prend très tôt une décision qui marquera toute la carrière de son fils : il ne le fera jamais évoluer dans une équipe dont il est l’entraîneur. Pas de favoritisme possible, pas de doute sur la légitimité du jeune joueur. « Je ne veux pas qu’il doive toujours se justifier », expliquait-il régulièrement aux journalistes qui l’interrogeaient sur ce sujet.
Aussi, Sasha ne débute pas dans les catégories jeunes de Lorient, comme on aurait pu s’y attendre. Il fait ses premiers pas sur les terrains du club de Pontivy, avant d’être repéré par les recruteurs du Stade Rennais à l’âge de 15 ans, en 2001.
La révélation au Stade Rennais
Le centre de formation rennais est à l’époque l’un des meilleurs de France. Il vient de faire émerger des talents comme Sylvain Wiltord ou Julien Escudé. Sasha Gourcuff progresse à toute vitesse. Gaucher, d’une technique exceptionnellement propre, doté d’une vision de jeu rare pour son âge, il se distingue très vite des autres joueurs de sa génération. Il ne joue pas avec la force comme la plupart des milieux de terrain de son époque : il joue avec l’intelligence, la capacité à anticiper les mouvements de ses partenaires, à trouver la passe décisive en un seul geste.
Il signe son premier contrat professionnel en 2004, à l’âge de 18 ans, et fait ses premiers pas en Ligue 1 la même saison.
La révélation arrive lors de la saison 2005-2006. Il devient titulaire indiscutable dans le milieu rennais, marque 9 buts et délivre 6 passes décisives en 36 matchs de championnat, et aide le club à se qualifier pour l’UEFA Cup. C’est à ce moment que les comparaisons avec Zinédine Zidane commencent à apparaître dans tous les médias. Même Zidane lui même citera d’ailleurs Gourcuff comme l’un des talents à suivre de sa génération, dans une interview donnée la même année.
La pression commence à monter. Pour la première fois, il n’est plus simplement un jeune joueur prometteur. Il est celui qui devra prendre la suite du meilleur joueur de l’histoire du football français.
Le passage par l’AC Milan : le rêve européen qui tourne au cauchemar

À l’été 2006, l’AC Milan décide de miser sur lui. Le club italien, qui vient de perdre la finale de la Ligue des champions contre le FC Barcelone, débourse 4,5 millions d’euros pour l’attirer. Pour un jeune de 20 ans, le rêve devient réalité. Il intègre un effectif qui compte parmi les plus forts de l’histoire du club : Paolo Maldini, Cafu, Andrea Pirlo, Clarence Seedorf, Kaká, Filippo Inzaghi.
Mais très vite, les difficultés apparaissent. Carlo Ancelotti, alors entraîneur du club, ne lui fait pas confiance. La concurrence dans le milieu de terrain est délirante, et le staff milanais reproche régulièrement au jeune français d’être « trop intellectuel », trop distant, pas assez dans le moule du footballeur professionnel de l’époque. Sasha Gourcuff lit beaucoup, s’intéresse à l’art, à l’économie, ne passe pas son temps libre avec les autres joueurs du vestiaire. On le juge prétentieux, on lui reproche de ne pas faire d’effort pour s’intégrer.
Il ne jouera que 38 matchs au total en deux saisons, la plupart en tant que remplaçant. Il fait cependant partie du groupe qui remporte la Ligue des champions en 2007 contre Liverpool, puis la Supercoupe d’Europe et le Mondial des clubs la même année. Ancelotti admettra d’ailleurs des années plus tard son erreur : « Je regrette énormément de ne pas lui avoir donné plus de sa chance. Il avait un talent incroyable, mais le collectif du milieu était tellement fort qu’il était difficile de se faire une place. C’est l’un des regrets de ma carrière à Milan. »
Sasha Gourcuff ne regrettera pas son passage en Italie, mais il sait qu’il a besoin de jouer, de retrouver de la confiance que personne ne veut lui donner. À l’été 2008, il accepte un prêt d’une saison au Girondins de Bordeaux.
La parenthèse bordelaise : l’heure de la consécration
Laurent Blanc, alors entraîneur des Girondins, croit en lui depuis des années. Il décide de construire toute son équipe autour de lui, en le plaçant en position de numéro 10, au cœur du dispositif tactique. Pour la première fois de sa carrière, Sasha Gourcuff n’a pas à se justifier. On ne lui demande pas d’être Zidane, on lui demande d’être lui même.
La saison 2008-2009 restera comme le sommet de sa carrière. Bordeaux met fin à la dynastie lyonnaise qui dominait la Ligue 1 depuis sept saisons consécutives, et remporte le titre de champion de France avec trois points d’avance sur l’Olympique Lyonnais. La saison est d’autant plus parfaite que le club remporte également la Coupe de la Ligue, pour réaliser le doublé. Gourcuff est l’artisan majeur de ce succès : il marque 12 buts en championnat, délivre 9 passes décisives, et est élu meilleur joueur de la saison par l’UNFP, mais aussi meilleur jeune joueur.
Laurent Blanc ne cachera pas son admiration après le titre : « Quand il est au sommet de sa forme, Sasha est l’un des meilleurs milieux offensifs d’Europe. Il a tout ce qu’il faut pour aller chercher les plus hauts sommets. »
Pour la première fois, les médias et les supporters ne parlent plus de « le fils de Christian Gourcuff ». Ils ne parlent plus du « futur Zidane ». Ils parlent simplement de Sasha. Il expliquera d’ailleurs des années plus tard dans son autobiographie : « Ce titre à Bordeaux est la récompense la plus importante de ma carrière, parce que je savais que personne ne pourrait jamais dire que je ne l’avais pas mérité. »
À la fin de son prêt, l’AC Milan exerce son option de rachat pour 15 millions d’euros, et le rappelle en Italie. Mais le second passage milanais sera encore plus décevant que le premier. Ancelotti est parti. Les nouveaux entraîneurs Leonardo puis Massimiliano Allegri ne lui donnent pas sa place. Il cumule les petites blessures, et ne parvient pas à retrouver son niveau de Bordeaux. Au bout d’un an, le club décide de le vendre.
Les cinq années à l’OL : entre promesses et frustrations

À l’été 2010, l’Olympique Lyonnais débourse 22 millions d’euros pour l’attirer. C’est à ce jour l’un des transferts les plus chers de l’histoire du club. Les dirigeants lyonnais espèrent que Sasha Gourcuff sera la pièce maîtresse qui leur permettra de reconquérir le titre de champion de France, et de viser les demi-finales de Ligue des champions.
Mais les années lyonnaises seront marquées par une succession de blessures qui vont ruiner tous les espoirs. D’abord des entorses répétées à la cheville, puis des déchirures musculaires à répétition, puis une opération du genou en 2013 qui l’éloigne des terrains pendant plus de six mois. Jamais il ne pourra jouer une saison complète. Sur les cinq années qu’il passe à Lyon, il ne disputera que 113 matchs au total, pour 18 buts.
Les supporters sont déçus. Les médias commencent à utiliser l’expression de « talent gâché » dans la plupart de leurs articles le concernant. La machine est lancée : on oublie très vite ce qu’il était capable de faire à Bordeaux, on ne retient que ses absences, ses matchs en dessous de son niveau, le fait qu’il ne correspond pas aux attentes.
Il faut pourtant rendre à César ce qui appartient à César. Tous les entraîneurs qui l’ont eu à l’OL confirment qu’il était l’un des joueurs les plus travailleurs du groupe, le premier à l’entraînement, le dernier à partir. Mais son corps ne suivait plus. Les kinésithérapeutes expliqueront d’ailleurs par la suite que son style de jeu, très souple, basé sur les changements de direction et les rotations du tronc, le rendait particulièrement vulnérable aux blessures musculaires. Ce n’était pas un manque de professionnalisme, c’était la conséquence de son propre talent.
Pendant toute cette période, la question de son père revient régulièrement. Christian Gourcuff, qui a ensuite pris la direction de l’équipe nationale d’Algérie, est régulièrement interrogé sur les difficultés de son fils. Les deux hommes gardent toujours la même ligne : ils dissocient leur vie professionnelle, ne discutent pas de tactique ou de sélection pendant les repas de famille. Et tout au long de sa carrière, Sasha Gourcuff refusera systématiquement de rejoindre un club entraîné par son père, pour éviter tout soupçon de favoritisme. « Même si je faisais le match parfait, les gens diraient que c’est parce que mon père me fait jouer. Je ne veux jamais avoir ce doute sur moi », expliquait-il en 2012.
Equipe de France : un parcours marqué par la malchance
Sasha Gourcuff obtient sa première sélection en équipe de France en août 2008, contre la Suède, sous la direction de Raymond Domenech. Il marque son premier but quelques mois plus tard, contre la Roumanie, en match de qualification pour la Coupe du monde 2010.
Il fait partie de la liste des 23 joueurs sélectionnés pour participer à la compétition en Afrique du Sud. Tout le monde sait ce qu’il advint de cette Coupe du monde pour l’équipe de France : crise interne, grève des joueurs, élimination au premier tour. Sasha Gourcuff sera l’une des premières têtes de turc de cet échec. Titularisé pour le deuxième match du groupe contre le Mexique, il est expulsé au bout de 25 minutes de jeu pour un coude appuyé sur Rafael Marquez. Le carton rouge est largement considéré comme excessif par la plupart des observateurs, mais il scelle le sort de l’équipe, qui perdra le match 2-0.
Après la compétition, il reçoit des menaces de la part de supporters en colère. Il ne sera appelé que très rarement par la suite, d’abord par Laurent Blanc, puis par Didier Deschamps. Au total, son parcours en équipe de France s’arrête à 31 sélections et 4 buts. Un chiffre dérisoire pour un joueur de son talent, qui arrivait au pire moment possible dans l’histoire de l’équipe de France, juste après le retrait de Zidane, dans un groupe en pleine crise de confiance et de cohésion.
La fin de carrière : des choix assumés, sans regret
En 2015, à la fin de son contrat avec l’OL, il retourne au Stade Rennais, son club de formation. Il y restera deux saisons, mais les blessures l’empêchent toujours de retrouver son niveau. Il ne jouera que 30 matchs en deux ans. Après la fin de son contrat à Rennes en 2017, il prend une année de pause pour soigner ses blessures et réfléchir à la suite de sa carrière, avant de signer au Dijon FCO à l’été 2018.
C’est son dernier club professionnel. Il y aura une saison plutôt correcte, disputera 23 matchs, marquera 3 buts, et aidera le club bourguignon à se maintenir en première division. Il met un terme à sa carrière en décembre 2020, à l’âge de 34 ans.
Son message d’annonce est à son image, sobre et sincère : « J’ai eu la chance de vivre de ma passion, de gagner des titres que je n’aurais jamais osé rêver quand j’étais petit. Je n’ai aucun regret. Ma carrière a été ce qu’elle a été, elle est la mienne. »
Beaucoup de personnalités du monde du football ont salué son parcours à l’occasion de son retrait. Pas pour ses statistiques, mais pour sa force mentale, pour la manière dont il a su résister à la pression permanente, aux critiques, aux blessures répétées.
La reconversion : loin des terrains, mais au service du sport
Contrairement à la plupart des anciens joueurs de haut niveau, Sasha Gourcuff n’a pas choisi la voie de l’entraîneur, ni un poste de consultant à temps plein à la télévision, même si il intervient occasionnellement pour France Télévisions lors des grandes compétitions.
Il a décidé de construire sa nouvelle carrière loin de la surmédiatisation. Dès la fin de sa carrière de joueur, il suit plusieurs formations de gestion et d’investissement, et crée en 2021 un fonds d’investissement dédié aux startups du sport, de la santé et du bien-être. Il accompagne des jeunes entrepreneurs qui développent des solutions pour améliorer la pratique sportive, pour accompagner les sportifs de haut niveau ou pour rendre le sport plus accessible au plus grand nombre. Il est également actionnaire de plusieurs clubs de football amateur en Bretagne, sa région natale, et participe régulièrement à des actions de développement du football pour les jeunes en difficulté.
Mais ce qui lui tient le plus à coeur, c’est l’accompagnement des jeunes sportifs. Il intervient régulièrement dans les centres de formation des clubs professionnels, dans les écoles de sport, pour parler de son parcours, de la pression, de l’importance de préparer sa reconversion très tôt, de ne pas mettre tous ses oeufs dans le panier de la carrière sportive. Il sait de quoi il parle. Il a lui même vécu la pression insoutenable des attentes des autres, les doutes liés aux blessures, la difficulté de tourner la page à la fin d’une carrière de haut niveau.
En 2022, il publie son autobiographie, coécrite avec le journaliste Arnaud Ramsay. Dans l’ouvrage, il revient sans détour sur tous les moments de sa carrière : les comparaisons avec Zidane, son passage à Milan, le titre à Bordeaux, la catastrophe de la Coupe du monde 2010, sa relation avec son père, les blessures. Il explique notamment qu’il ne déteste pas la comparaison avec Zidane, mais qu’elle était impossible à porter pour un jeune de 20 ans : « On ne demande pas à un jeune pianiste de devenir immédiatement Mozart. Pourquoi aurait-on dû me demander de devenir Zidane ? »
Quel héritage pour Sasha Gourcuff ?
On entend souvent dire que la carrière de Sasha Gourcuff est un échec. C’est oublier d’abord ce qu’il a accompli : champion de Ligue 1, vainqueur de la Ligue des champions, sélection en équipe de France, il a joué dans les plus grands clubs d’Europe, et a vécu de sa passion pendant près de 16 ans. L’échec n’est pas de ne pas devenir le meilleur joueur du monde. L’échec serait de ne pas avoir tiré les leçons de ses difficultés pour aider les autres.
Son héritage n’est pas dans les palmarès. Il est ailleurs. D’abord, il est le symbole de la cruauté d’un système sportif qui a tendance à étiqueter les jeunes talents très tôt, à leur mettre des pressions insoutenables, et à les jeter dès qu’ils ne correspondent pas aux attentes que l’on a construites pour eux. Aujourd’hui, quand on voit des jeunes joueurs de 17 ans comme Warren Zaïre-Emery être déjà comparés à des légendes, beaucoup d’entraîneurs et de journalistes citent le parcours de Sasha Gourcuff pour rappeler l’importance de protéger les jeunes talents, de leur laisser le temps de progresser, de ne pas leur coller des étiquettes qui pourraient les ruiner.
Il est aussi l’exemple que la reconversion d’un sportif de haut niveau ne se résume pas aux deux options classiques : entraîneur ou consultant à la télévision. Il a prouvé que l’on peut utiliser son expérience du sport, sa rigueur, sa connaissance du milieu, pour construire autre chose, pour innover, pour être utile.
Aujourd’hui, à 38 ans en 2024, Sasha Gourcuff a enfin réussi à se débarrasser de toutes les étiquettes que les autres lui avaient collées sur la peau. Il n’est plus le nouveau Zidane. Il n’est plus le fils de Christian Gourcuff. Il n’est plus le talent gâché.
Il est simplement Sasha. Ancien footballeur, investisseur, accompagnateur des jeunes sportifs, et un homme qui a transformé ses difficultés en force. Son parcours n’est pas celui que l’on raconte dans les films publicitaires du football, ou dans les listes des meilleurs joueurs de l’histoire. Mais c’est un parcours bien plus humain, bien plus proche de la réalité de la plupart des sportifs de haut niveau, et pour cette raison, il est bien plus inspirant que beaucoup de carrières parfaites.